Pourquoi le prix de revient est vital
La plupart des jeunes marques fixent leurs prix par comparaison (« les autres vendent leur bague fine autour de 900 € ») ou à l'intuition. Le problème n'apparaît pas tout de suite : il apparaît quand le cours de l'or monte de 20 %, quand l'atelier augmente sa façon, ou quand une boutique demande vos conditions wholesale, et que vous découvrez que votre best-seller se vendait à marge quasi nulle depuis un an.
Le prix de revient n'est pas un exercice comptable : c'est l'instrument de survie d'une maison de joaillerie. Il répond à trois questions que vous vous poserez chaque mois : puis-je accorder cette remise ? puis-je vendre à cette boutique ? dois-je réviser mes prix après la hausse du métal ?
La formule complète
Chaque terme mérite sa méthode. Prenons-les dans l'ordre ; c'est le métal qui concentre les erreurs.
Le métal : la partie que tout le monde rate
1. Raisonner en métal fin, puis en alliage
Le cours de l'or s'exprime pour de l'or fin (999 ‰). Or vos pièces sont en alliage : l'or 750 ‰ (18 carats) ne contient que 75 % d'or fin. Pour une pièce de 4 g en or 750, le contenu en or fin est de 4 × 0,75 = 3 g d'or fin : auquel s'ajoute le coût de l'alliage et de la transformation, généralement intégré au prix du gramme d'alliage facturé par votre fondeur.
2. Toujours au cours du jour, jamais au prix d'achat historique
L'erreur classique : calculer avec le prix payé il y a huit mois. Votre stock de métal se remplace au cours actuel : c'est lui qui détermine ce que vous coûtera réellement la prochaine pièce. Une maison qui vend sur la base d'un cours ancien en période de hausse finance la hausse à la place de ses clientes.
3. Intégrer la perte de fonte
Entre le métal envoyé et la pièce finie, une partie disparaît : copeaux, limaille, polissage. Cette perte technique de l'ordre de 5 à 10 % selon les pièces et les ateliers doit être intégrée : si la pièce finie pèse 4 g, comptez le coût de 4,3 à 4,4 g de métal. Votre atelier vous indiquera son taux réel, et le bon réflexe est de le suivre pièce par pièce.
Les pierres
Deux cas de figure. Les pierres calibrées (petits diamants, saphirs ronds standard) s'achètent au carat ou à la pièce sur des prix de barème : le calcul est direct (quantité × prix unitaire), en gardant le certificat ou la facture du lapidaire en référence. Les pierres de centre (le saphir de LA bague) se valorisent à leur coût d'achat réel, pièce par pièce.
Point d'attention pour les créations sur-mesure : si la cliente fournit sa pierre (héritage, remontage), elle n'entre pas dans votre prix de revient, mais votre responsabilité et votre assurance, si.
La façon : atelier ou temps interne
Si vous faites fabriquer, la façon est simple à chiffrer : c'est la somme des factures de vos ateliers pour la pièce : fonte à la cire perdue, mise en forme, sertissage (souvent facturé à la pierre), polissage, gravure. Exigez des devis détaillés par opération : c'est ce qui permet de comparer les ateliers et d'ajuster un modèle.
Si vous fabriquez vous-même, votre temps n'est pas gratuit. Fixez-vous un taux horaire réaliste (celui que vous factureriez à un tiers, pas le SMIC de la culpabilité) et chronométrez honnêtement vos modèles récurrents. Une créatrice qui « ne compte pas son temps » construit une entreprise qui ne pourra jamais la payer.
Les coûts que tout le monde oublie
- Apprêts et consommables : fermoirs, chaînes, cire, meules ; petits à l'unité, significatifs au global.
- Poinçonnage et garantie : le passage au bureau de garantie a un coût par pièce au-delà des seuils de poids.
- Packaging : écrin, pochon, carte, souvent 5 à 15 € par pièce en création indépendante.
- Transport assuré : les allers-retours atelier et l'expédition cliente en valeur déclarée.
- Commissions de vente : Shopify, Etsy, terminal CB, marketplace, soit 1,5 à 15 % selon le canal. À intégrer au calcul de marge par canal, sinon votre prix « rentable » en boutique ne l'est plus en ligne.
Du prix de revient au prix de vente : le coefficient
Le prix de vente s'obtient en multipliant le prix de revient par un coefficient. En joaillerie de création, les coefficients pratiqués vont généralement de ×2,2 à ×4 sur le prix de revient complet, selon le positionnement, le canal et la part de sur-mesure.
Deux repères pour choisir le vôtre :
- Un coefficient ×2 = 50 % de marge sur le prix de vente, le minimum vital pour absorber vos coûts fixes (studio, salons, communication, votre rémunération) qui ne sont pas dans le prix de revient unitaire.
- Si vous visez le wholesale (vendre à des boutiques), le calcul change tout : la boutique appliquera son propre coefficient (souvent ×2,2 à ×2,5) sur votre prix wholesale. Votre prix public doit donc supporter deux marges ; c'est pour cela que les marques distribuées travaillent souvent à ×4 ou plus du prix de revient au détail.
Exemple chiffré complet
Une bague en or jaune 750, sertie d'un saphir de centre, fabriquée par un atelier parisien. Pièce finie : 4,2 g. Cours retenus à titre d'exemple ; utilisez toujours le cours du jour.
| Poste | Détail | Montant |
|---|---|---|
| Métal | 4,2 g finis + 8 % de perte = 4,54 g d'or 750 × 72 €/g (alliage, exemple) | 326,90 € |
| Pierre | Saphir bleu 0,80 ct | 240,00 € |
| Façon | Fonte + mise en forme 95 € · sertissage centre 38 € · polissage 22 € | 155,00 € |
| Apprêts & consommables | Forfait | 6,00 € |
| Poinçon / garantie | Passage au bureau de garantie | 9,00 € |
| Packaging + transport assuré | Écrin, pochon, navettes atelier | 21,00 € |
| Prix de revient complet | 757,90 € | |
| Prix de vente au coefficient ×2,6 (HT) | 1 970,54 € | |
| Prix public TTC (TVA 20 %), arrondi psychologique | 2 350 € | |
À ce prix, une remise « gentille » de 15 % coûte 352 €, soit près de la moitié de votre marge unitaire. C'est ce genre d'arbitrage que le prix de revient rend enfin visible.
Les erreurs fréquentes
- Calculer au prix d'achat historique du métal plutôt qu'au cours de remplacement.
- Oublier la perte de fonte : 8 % d'écart sur le premier poste de coût.
- Ne jamais réindexer : le cours des métaux précieux bouge chaque jour ; vos prix de revient doivent être recalculés à chaque devis, et vos prix publics revus au moins à chaque collection.
- Ne pas compter son propre temps (création, suivi ateliers, essayages sur-mesure).
- Ignorer les commissions par canal : la même pièce n'a pas la même marge sur Shopify, en boutique et sur un salon.
- Confondre HT et TTC dans les comparaisons de prix, le classique qui fausse tout de 20 %.
Automatiser le calcul (et ne plus jamais vendre à l'aveugle)
Tout ce qui précède tient dans un tableur… jusqu'au jour où il faut le refaire à chaque variation du cours, pour chaque variante de chaque modèle. C'est exactement le travail du module Prix & marges de Bija :
- le cours des métaux alimente vos calculs (poids fin, titre, perte de fonte paramétrable) ;
- pierres, façon par opération et coûts annexes se structurent en fiches réutilisables ;
- votre coefficient s'applique et le devis client part en un clic, puis devient facture, sortie de stock et ligne du livre de police sans ressaisie.
FAQ
Dois-je changer mes prix publics à chaque variation du cours de l'or ?
Non : vous recalculez le prix de revient à chaque devis (c'est lui qui protège votre marge), mais les prix publics se révisent par paliers : à chaque collection, ou quand le cours a durablement bougé de plus de 10-15 %. L'important est de savoir en permanence où en est votre marge réelle.
Quel coefficient appliquer quand on débute ?
Jamais moins de ×2,2 sur le prix de revient complet en vente directe ; en dessous, vos coûts fixes ne sont pas couverts. Si le prix public qui en résulte vous semble trop haut pour votre marché, le problème est dans les coûts (modèle, atelier, matières) ou le positionnement, pas dans le coefficient.
Comment gérer le sur-mesure, où chaque pièce est unique ?
C'est le cas où la méthode compte le plus : un calcul par pièce (poids estimé + perte, pierres réelles, devis d'atelier par opération, votre temps de suivi) avant d'annoncer le prix à la cliente. Un devis sur-mesure sans prix de revient est un pari, pas un prix.
Le prix de revient doit-il inclure mes coûts fixes (loyer, salons, publicité) ?
Pas dans le prix de revient unitaire ; c'est le rôle du coefficient de les couvrir. La vérification se fait à l'échelle du mois : marge totale dégagée > coûts fixes + votre rémunération. Si l'équation ne passe pas avec un coefficient de marché, il faut retravailler les coûts ou le volume.
À lire aussi
Le livre de police en joaillerie : le guide complet → Passer d'Excel à un logiciel de gestion de joaillerie →Les cours, tarifs de façon et coefficients cités le sont à titre d'exemple pédagogique et varient selon les marchés, ateliers et positionnements. Dernière mise à jour : 7 juillet 2026.